La problématique des soignants souffrant de Covid long est un enjeu méconnu mais critique, tant sur le plan humain que systémique. Ces professionnels, formés pour soigner, se retrouvent confrontés à une double vulnérabilité : celle de patients aux symptômes persistants et celle de travailleurs dans un système de santé souvent peu adapté à leur situation. Cette dualité soulève des défis complexes, à la fois individuels et collectifs.
Un paradoxe professionnel et identitaire
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De soignant à soigné :
Les soignants atteints de Covid long vivent une rupture brutale de leur identité professionnelle. Passer du rôle de "sauveur" à celui de "patient chronique" génère un sentiment d’impuissance, de culpabilité (envers leurs collègues ou patients), voire une crise existentielle. -
Stigmatisation interne :
Dans certains milieux hospitaliers, la légitimité de leurs symptômes est remise en question (« syndrome de l’imposteur », minimisation par les pairs). Cette méfiance institutionnelle aggrave leur isolement.
Des symptômes incompatibles avec les exigences du soin
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Fatigue et charge physique :
Les horaires prolongés, le travail debout, ou les urgences sont impossibles à assumer avec une fatigue invalidante ou un POTS (syndrome de tachycardie orthostatique posturale). -
Troubles cognitifs :
Le « brouillard mental » rend difficile la concentration nécessaire pour prescrire, analyser des résultats ou prendre des décisions rapides, mettant en péril leur compétence perçue. -
Risque d’aggravation :
La pression pour reprendre le travail trop tôt peut entraîner des rechutes, prolongeant l’arrêt maladie.
Des obstacles systémiques et institutionnels
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Manque de reconnaissance professionnelle :
Dans de nombreux pays, le Covid long n’est pas reconnu comme maladie professionnelle pour les soignants, malgré leur exposition élevée au SARS-CoV-2. Cela limite l’accès aux indemnités, aux aménagements de poste ou aux droits à la réadaptation.Exemple : En France, seuls certains cas graves de Covid-19 sont reconnus comme accidents du travail, laissant de côté les formes prolongées.
Les soignants doivent souvent fournir des preuves médicales exhaustives pour justifier leur état, un processus épuisant face à des symptômes fluctuants et mal compris -
Retour au travail précipité :
Les pressions liées aux pénuries de personnel poussent certains établissements à ignorer les recommandations médicales, risquant d’ancrer les séquelles. -
Protocoles rigides :
Les systèmes de santé imposent souvent des critères de retour au travail standardisés (ex. : arrêt maladie de durée fixe), inadaptés à la chronicité et à l’imprévisibilité du Covid long. -
Pression institutionnelle :
En contexte de pénurie de personnel, les employeurs peuvent inciter à une reprise prématurée, aggravant les risques de rechute.
Exemple : Une infirmière contrainte de reprendre des gardes de 8 ou 12 heures malgré une fatigue invalidante. -
Absence de parcours de soins dédiés :
Peu de structures proposent des protocoles adaptés aux spécificités des soignants (ex. : rééducation cognitive pour un chirurgien, aménagements pour un infirmier)
Un impact psychologique exacerbé
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Syndrome de stress post-traumatique :
Beaucoup ont vécu des vagues Covid en première ligne, cumulant trauma moral (décès de patients, surcharge) et séquelles physiques. -
Dépression et anxiété :
La perte de leur rôle social, l’incertitude sur l’avenir professionnel et la peur de ne jamais retrouver leurs capacités nourrissent des troubles psychiques sévères. -
Isolement :
Les soignants atteints de Covid long rapportent souvent un manque de soutien de leur hiérarchie ou de leurs collègues, par méconnaissance ou surmenage des équipes.
Des enjeux de santé publique
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Exode des professionnels :
Une partie des soignants quitte définitivement le système de santé, aggravant les pénuries et fragilisant les équipes. -
Cercle vicieux épidémique :
Le manque de soutien aux soignants atteints de Covid long décourage les pratiques de prévention (ex. : port du masque en 2024) et mine la confiance dans les institutions.
Pistes de solutions
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Reconnaître le Covid long comme maladie professionnelle pour les soignants.
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Créer des centres de réadaptation spécialisés, avec des programmes adaptés aux métiers de la santé (ex. : simulations pour reprendre progressivement un bloc opératoire).
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Proposer des aménagements de poste (temps partiel thérapeutique, télétravail pour les tâches administratives).
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Développer des groupes de parole réservés aux soignants pour briser l’isolement.
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Intégrer un soutien psychologique systématique dans les parcours de soins.
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Financer des études sur les conséquences spécifiques du Covid long chez les soignants (ex. : impact du stress chronique sur la récupération).
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Mobiliser les ordres professionnels et syndicats pour défendre leurs droits.
Conclusion
Les soignants atteints de Covid long incarnent un paradoxe tragique : victimes d’une maladie qu’ils ont combattue, ils se heurtent à un système qui peine à les protéger. Leur situation met en lumière des failles structurelles (sous-effectifs, manque de prévention) et appelle une réponse globale, mêlant empathie, innovation organisationnelle et justice sociale. Sans cela, le risque est double : perdre des professionnels expérimentés et décourager les futures générations de soignants.